L'avis des autorités religieuses

Évidemment, les valeurs défendues par la production romanesque en fascicules concordent mal avec l’image canonique de la « Grande noirceur ». Mais il ne faut pas oublier que dans les années 1940 et 1950, plusieurs collections de livres, dirigées par des prêtres, s’appliquent à corseter le comportement social et amoureux : pensons, par exemple, au premier grand succès des Éditions Fides, soit la collection « Face au mariage ». Rédigée par Gérard Petit et lancée 1941, cette série présente 23 fascicules de 32 pages, aux titres comme Mon fiancé, Ai-je le droit de plaire?  ou Le flirt. En 1962, le tirage de cette collection aura dépassé le million d’exemplaires imprimés [1]. C’est dire que les autorités cléricales n’ont pas abdiqué leur pouvoir sur le couple et la famille. Cette remarque vaut pour les autres thèmes des fascicules (aventures, enquêtes policières).

 

Face à une production qu’elles jugent illicite, deux attitudes sont possibles de la part des autorités cléricales : l’interdiction (la censure), ou la réorientation du lectorat vers de meilleures lectures.

 

D’une part, dans les journaux des années 1940 et 1950, plusieurs prêtres – dont Paul Gay – dénoncent la popularité néfaste des crime comics et des romans à dix sous : François Hébert cite même un échange acrimonieux entre le rédacteur en chef du journal Police-Journal et Mgr Valois, lequel aurait interdit à ses fidèles l'achat « de ces revues et journaux qui se font une spécialité d’en appeler à la sensualité de ses lecteurs, [ainsi que] de ces petits romans à dix sous qui sont à tous les étalages [2] ». Pourtant, ni les éditeurs québécois, ni les titres des séries ne sont nommés dans ces dénonciations : même Gérard Tessier, qui publie, en 1955, une liste de livres et de périodiques jugés dangereux sous le titre Face à l’imprimé obscène [3], ne mentionne aucun des titres de ces collections. Il faut dire que les personnes qui éditent des fascicules veillent à ne pas repousser exagérément les limites du « moralement acceptable » et à donner, dans la mesure du possible, des garanties de bonne conduite…

                                                                                              

D’autre part, pour réorienter le lectorat vers de « bonnes lectures », les Éditions Fides lanceront dès 1947 leur propre collection de fascicules, intitulée « Amour et aventure », et distribuée dans les kiosques à journaux…  Ce sera un cuisant échec, faute de lectrices et de lecteurs [4].

 

L’incapacité dans laquelle se trouve le clergé d’endiguer le succès des fascicules populaires démontre les limites de l’encadrement clérical [5]. L’enquête réalisée par Sylvie Provost auprès des lectrices et lecteurs de romans en fascicules révèle que seulement 4% des répondantes et répondants ont subi une interdiction ou une critique sévère à la suite de la lecture de ces fascicules [6], ce qui signifie, en clair, que les parents de l’époque se souciaient relativement peu des interdits cléricaux pesant sur cette production.

 

[1] Voir Jacques Michon, Fides. La grande aventure éditoriale du Père Paul-Aimé Martin, Montréal, Fides, 1998, p. 49.

[2] François Hébert, La littérature populaire en fascicules au Québec, Québec, Les Éditions GID, 2012, p. 31.

[3] Gérard Tessier, Face à l’imprimé obscène. Plaidoyer en faveur d’une littérature saine, Montréal, Éditions de la Feuille d’érable, 1955, 182 p.

[4] Voir à ce sujet Marie-Pier Luneau et Jean-Philippe Warren, « Ce que le roman catholique fait au roman sentimental : le cas de la collection « Amour et aventure », COnTEXTES, sous presse.

[5] Voir en particulier Pierre Hébert, en collaboration avec Élise Salaün, Censure et littérature au Québec, tome 2. Des vieux couvents au plaisir de vivre, Montréal, Fides, 2004, 258 p.

[6] Sylvie Provost, « Avez-vous déjà lu IXE-13, Albert Brien, Guy Verchères ? », Études littéraires, vol. 15, no 2, août 1982, p. 150.

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